Le dérèglement du monde
"Man has survived hitherto because he was too ignorant to know how to realize his wishes. Now that he can realize them, he must either change them or perish." - William Carlos WilliamsC'est sur cette phrase d'un poète américain inconnu au bataillon (en tout cas de mon bataillon ^^) que s'ouvre ce nouvel essai d'Amin Maalouf. Une phrase qui annonce immédiatement la couleur : nous sommes à la croisée des chemins, et l'attitude que nous emprunterons aujourd'hui aura des effets à très long terme. Pour lui le monde est en faillite, pas une partie du monde en particulier, l'entièreté de notre race. Il prend pour exemple les deux principaux blocs qu'on oppose souvent : l'Occident et le monde arabe. Il critique le premier en lui reprochant de trahir ses valeurs et de les utiliser à des fins peu reluisantes (il suffit de voir les guerres déclarées pour "apporter la démocratie" ou "libérer les peuples opprimés" déclarées récemment par les USA) et il critique le monde arabe en lui reprochant de ne plus avoir de base sur lequel appuyer son régime : selon lui les dirigeants ne seraient plus légitimes et n'auraient donc d'autre solution que de se radicaliser pour se maintenir au pouvoir. Il explique par exemple que nos sociétés sont porteuses de valeurs universelles sur lesquelles il serait possible de bâtir une société mondiale, mais que plutôt que de les respecter et de les faire appliquer partout dans le monde nous préférons les utiliser comme prétexte pour servir nos propres intérêts, l'Occident manquerait donc de crédibilité morale. Du côté du monde arabe il explique à travers l'histoire égyptienne (et celle du dernier grand chef nationaliste arabe, Nasser) comment le monde arabe est passé de la fierté et de la gloire à tenir tête à l'Occident (nationalisation du canal de Suez, mouvement des non-alignés) à un vide sidéral comblé par les religions lors de la mort de Nasser. Selon lui le problème principal est qu'avec la fin de la mobilisation du monde en deux blocs idéologiques (communistes vs capitalistes), les oppositions se sont focalisées sur les appartenances religieuses et communautaires. Oppositions qui se sont encore durcies avec la mondialisation et la circulation de plus en plus rapides de l'information. Il parle à ce sujet de "tribus mondiales" qui se feraient des misères sur des bases religieuses. Il assène donc que pour lui on est passé d'une opposition idéologique où les débats étaient légions à une opposition plus identitaire dans laquelle les "adversaires" n'ont pas grand chose en commun et dans laquelle le débat est rare car les discours sont très radicaux. Cette voie serait donc bouchée car il serait impossible de réconcilier les différents camps en présence.
Pour résumer la solution qu'il donne à ce problème il faudrait réussir à créer une identité basée non seulement sur la dimension religieuse mais également sur d'autres critères (nationalité, langue, croyances). Cela permettrait d'éviter de devoir toujours se sentir obligé de se positionner dans tel ou tel "camp". Il prône donc une société mondiale basée sur certaines valeurs communes et partagées mais dans laquelle chacun a droit à une bonne dose de "diversité culturelle" qui ne serait pas contestée par les autres.
Voila en gros le résumé des idées principales qu'il développe dans son livre. C'est un livre qui m'a parut beaucoup plus sombre que "Les identités meurtrières" dans lesquelles il avait l'air beaucoup plus optimiste. Dans "Le dérèglement du monde", Maalouf est beaucoup plus critique vis-à-vis de nos comportements et de ce qui se passe dans le monde, il a l'air déçu et vraiment en colère contre les deux civilisations auxquelles il appartient. Il a en effet l'avantage de pouvoir se positionner comme un membre des deux communautés qu'il critique ouvertement, il prend également le point de vue de chaque camp lorsqu'il explique une situation et cela rend son exposé assez clair. Toutefois alors qu'il expliquait se sentir membre des deux communautés dans son premier essai il dit se sentir de plus en plus étranger à celles-ci dans ce livre-ci. Difficile de ne pas y voir un peu de désespoir. Il finit heureusement sur une note d'espoir en expliquant comment, selon lui, nous devrions nous y prendre pour sortir de l'ornière. Son livre est facile à lire et certaines de ses phrases prêtent souvent à la réflexion. J'en ai mis quelques unes qui m'ont particulièrement plues mais il y en a une multitudes du même genre dans tout son ouvrage.
"D'une manière ou d'une autre, tous les peuples de la Terre sont dans la tourmente. Riches ou pauvres, arrogants ou soumis, occupants, occupés ils sonts - nous sommes - engagés sur le même radeau fragile, occupés à sombrer ensemble. Cependant nous continuons à nous invectiver et à nous quereller sans nous soucier de la mer qui monte. Nous serions mêmes capables d'applaudir la vague destructrice si, en montant vers nous, elle engloutissait nos ennemis d'abord".
"Ce que je reproche aujourd'hui au monde arabe, c'est l'indigence de sa conscience morale; ce que je reproche à l'Occident c'est sa propension à transformer sa conscience morale en instrument de domination".
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